IV
Ils s’enfoncèrent davantage dans la montagne, et parvinrent à éviter les détachements envoyés à leur recherche. Les deux Imrryriens, voyant que leurs chefs poursuivaient des buts personnels, les quittèrent pour aller leur chemin. Le héraut était allé vers le sud porter ses tristes nouvelles, et il ne restait plus qu’Elric, Dyvim et Orozn, dont ils supportèrent la compagnie sans trop de mauvaise grâce.
Puis le lendemain, Orozn disparut et les deux cousins continuèrent à monter des sentiers de plus en plus sombres et escarpés.
Plus haut, la montagne se couvrit de neige, et les sentiers devinrent traîtres et glissants. Puis un soir, ils arrivèrent en un lieu où les montagnes s’ouvraient sur une vaste vallée jusqu’au fond de laquelle ils descendirent avec difficulté ; l’haleine de leurs chevaux formait des nuages blancs dans l’air glacé, et les bêtes s’enfonçaient profondément dans la neige, la sabrant de grandes cicatrices noires.
Ils virent un cavalier isolé venir vers eux dans la vallée. Ils le laissèrent approcher et virent avec surprise que c’était Orozn ; il portait de nouveaux vêtements en peaux de loups et de daims.
Il les salua amicalement.
— J’étais parti à votre recherche. Vous avez dû suivre un chemin plus difficile que moi.
— D’où venez-vous ? lui demanda Elric. L’inquiétude quant au sort de Zarozinia, le minait ; son visage creusé et le regard fiévreux de ses yeux rouges lui donnaient plus que jamais l’apparence d’un loup.
— Il y a un village non loin d’ici ; venez, je vais vous y conduire.
Ils suivirent Orozn dans la vallée. Les sommets teintés d’écarlate montraient que le soleil allait se coucher. À l’opposé de la vallée, poussaient quelques bouleaux et un petit bois de sapins.
Suivant Orozn, ils pénétrèrent sous les arbres.
Ils sortirent des ténèbres en hurlant. Ils étaient une douzaine, possédés par plus que de la haine. Leurs armures étaient de Pan Tang. Orozn avait dû être capturé par eux, et avait accepté de conduire Elric et son cousin dans cette embuscade, en échange de sa liberté.
Elric tira violemment sur les rênes, et son cheval se cabra.
— Orozn ! Vous nous avez trahis !
Mais Orozn était déjà loin. Il tourna une fois vers eux son visage pâle et torturé par le remords. Puis il continua à descendre la pente moussue et se perdit dans les ténèbres hurlantes de la nuit.
Elric leva Stormbringer et para le coup d’une masse hérissée de piquants de cuivre, puis faisant glisser sa lame le long du manche de l’arme, coupa net les doigts de son adversaire. Elric et Dyvim étaient maintenant entourés de toutes parts.
Il frappa de tous côtés, et Stormbringer chanta une sauvage litanie funèbre.
Mais Elric et Dyvim Slorm étaient fortement affaiblis par les rigueurs de ces derniers jours, et Stormbringer ne suffisait plus à insuffler vie aux veines déficientes de l’albinos.
Et Elric avait peur non de ses assaillants, mais d’être tué ou capturé. Et il avait le sentiment que ces guerriers ignoraient la part que jouaient leurs maîtres dans la prophétie, ignoraient, peut-être, qu’il ne devait pas encore mourir.
Tout en se battant, il comprit qu’une immense erreur était sur le point d’être commise…
— Arioch ! cria-t-il dans sa peur, Arioch, du sang et des âmes si tu m’aides !
Mais cette entité pourtant docile ne se manifesta pas.
La longue lame de Dyvim Slorm atteignit un des hommes juste sous le colletin et lui perça la gorge. Les autres se jetèrent sur lui, mais il les maintint à distance en faisant des moulinets avec son épée.
— Pourquoi adorons-nous un dieu aussi capricieux ? cria Dyvim Slorm.
— Peut-être pense-t-il que notre heure a sonné, répondit Elric, tandis que sa lame buvait en hurlant une nouvelle âme ennemie.
Ils continuèrent à se battre, mais se fatiguaient rapidement. Puis un bruit nouveau se mêla au fracas des armes : le roulement de chariots, accompagné de cris sourds.
Puis arrivèrent dans la mêlée, les hommes noirs aux beaux visages, aux bouches finement dessinées, aux magnifiques corps à demi nus. Derrière eux, volaient leurs capes de renard blanc et ils lançaient avec une terrible précision leurs javelots contre les hommes de Pan Tang.
Elric attendit, ne sachant pas s’il devait fuir ou se battre.
— C’est lui ! Celui au visage blanc ! cria un des noirs combattants en apercevant Elric.
Les grands chevaux se cabrèrent et s’ébrouèrent. Les chariots s’immobilisèrent. Elric s’avança vers celui qui paraissait être le chef.
— Merci, dit-il, tombant presque de sa selle tant il était épuisé, et transformant ce geste en un salut courtois. Vous me connaissez, apparemment. Vous êtes le troisième depuis le début de ma quête qui me reconnaisse sans que je puisse lui rendre le compliment.
Le chef ramena en souriant la cape de renard sur sa poitrine nue.
— Je m’appelle Sepiriz, dit-il, et nous vous connaissons depuis des milliers d’années. Elric, vous êtes bien… le dernier roi de Melniboné.
— C’est vrai.
— Et vous, Sepiriz s’adressa à Dyvim Slorm, êtes son cousin. À vous deux, vous représentez tout ce qui reste de la lignée de Melniboné ?
— En effet, acquiesça Dyvim Slorm, le regard empli de curiosité.
— Nous savions que vous deviez passer ici. Une prophétie…
Elric porta la main à son épée.
— Vous êtes les ravisseurs de Zarozinia !
Sepiriz secoua la tête.
— Non, mais nous pouvons vous dire où elle est. Calmez-vous. Je comprends vos souffrances, mais il vaut mieux nous rendre d’abord dans notre domaine. Là, je vous dirai tout ce que je sais.
— Avant tout, dites-moi qui vous êtes, exigea Elric.
Un sourire plana sur le visage de Sepiriz.
— Vous nous connaissez, je pense, ou du moins vous avez entendu parler de nous. Une certaine amitié liait notre peuple et le vôtre dans les premières années du Glorieux Empire. Il se tut un moment, avant de continuer. Avez-vous entendu, à Imrryr peut-être, les légendes concernant les Dix de la Montagne ? Les Dix endormis sous la Montagne de feu ?
— Plusieurs fois, en effet. Elric était au comble de la stupéfaction. Oui, je me souviens des descriptions… Mais il est dit que vous êtes endormis pour des siècles. Pourquoi parcourez-vous ainsi le monde ?
— Nous avons été chassés par une éruption du volcan qui nous abritait depuis mille ans. Partout dans le monde, la nature se rebelle, ces temps-ci. Nous comprîmes que nous devions nous réveiller. Nous sommes les serviteurs du Destin, et notre mission est étroitement liée à votre destinée. Nous avons un message du ravisseur de Zarozinia pour vous ; et un autre, provenant d’une source différente. Acceptez-vous de nous accompagner à l’Abîme de Nihrain ? Vous y apprendrez ce que vous désirez savoir.
Elric réfléchit un moment, puis leva son blanc visage.
— J’ai hâte de me venger, Sepiriz. Si ce que vous avez à m’apprendre peut m’aider dans ce but, je viendrai.
— Venez, alors !
Le géant noir tira sur les rênes.
Et ils partirent pour l’Abîme de Nihrain.
Ils voyagèrent un jour et une nuit pour atteindre l’abîme qui s’ouvrait dans la haute montagne, en un lieu évité de tous à cause de la crainte surnaturelle qu’il suscitait.
Les fiers Nihrain parlèrent peu pendant le voyage. Enfin ils arrivèrent, et leurs chariots descendirent avec fracas le sentier abrupt qui s’enfonçait dans les noires profondeurs.
La lumière ne pénétrait pas loin, mais bientôt des torches vacillantes éclairèrent les parois parfois couvertes d’étranges gravures rupestres. Puis, descendant toujours plus avant, ils virent l’impressionnante cité de Nihrain que nul étranger n’avait visitée depuis bien des siècles. Là vivaient les derniers des Nihrain, dix hommes immortels d’une race plus ancienne encore que celle de Melniboné.
D’immenses colonnes s’élevaient au-dessus d’eux, taillées jadis dans la roche, ainsi que des statues monumentales et de larges terrasses à plusieurs niveaux, des fenêtres hautes de plusieurs dizaines de mètres, et des escaliers colossaux taillés dans la paroi, à flanc d’abîme.
Les Dix firent passer leurs chariots sous un vaste portail donnant accès aux cavernes de Nihrain, aux parois décorées de scènes symboliques et d’êtres étranges. Des esclaves, réveillés d’un sommeil séculaire pour servir leurs maîtres, s’avancèrent, ce n’étaient pas non plus des hommes tels qu’Elric les connaissait.
Sepiriz donna les rênes à un esclave ; Elric et Dyvim Slorm mirent pied à terre, regardant ce qui les entourait avec une admiration mêlée de crainte.
— Venez, leur dit Sepiriz. Dans mes appartements, je vous informerai de ce que vous désirez savoir et de ce que vous devrez faire.
Il les mena dans une vaste chambre ornée de noires sculptures, où des feux étaient allumés.
Sepiriz replia son grand corps dans un fauteuil et les invita à faire de même.
Lorsqu’ils eurent tous pris place devant un des feux, Sepiriz poussa un profond soupir, peut-être se souvenait-il de l’ancienne splendeur de ces lieux.
Impatienté par ce sans-gêne, Elric lui dit :
— Vous avez des messages à nous transmettre, Sepiriz…
— Oui, mais j’ai tant de choses à vous dire qu’il me faut d’abord rassembler mes pensées.
Il s’adossa confortablement et ferma un moment les yeux avant de continuer :
— Nous savons où se trouve votre femme, et aussi qu’il ne lui sera fait aucun mal, car elle doit être échangée contre un objet que vous possédez.
— Dites-moi tout en détail.
— Nous étions amis avec vos ancêtres, Elric, et aussi avec ceux qu’ils avaient évincés, ceux qui forgèrent la lame que vous portez.
Cela intéressait Elric, malgré son anxiété, car depuis des années il tentait de se débarrasser de son épée runique, sans y parvenir. Des drogues lui donnaient maintenant le gros de ses forces, mais il avait toujours besoin de Stormbringer.
— Aimeriez-vous être délivré de cette épée, Elric ?
— Oui, chacun le sait.
— Alors, écoutez-moi. Nous savons pourquoi et pour qui cette lame et sa jumelle furent forgées. Seuls les Melnibonéens de lignée royale peuvent les porter.
— Ni l’histoire ni les légendes melnibonéennes ne font allusion à une destination particulière de ces épées, dit Elric étonné et attentif.
— Il est des secrets qui doivent être bien gardés, reprit calmement Sepiriz. Ces lames furent forgées pour détruire certains êtres d’une extrême puissance, vous les connaissez sous le nom des Dieux Morts.
— Les Dieux Morts… mais leur nom même indique qu’ils ont péri il y a des éons.
— Oui, comme vous le dites, ils ont « péri ». En termes humains, ils sont morts, mais d’une mort qu’ils avaient choisie. Ils choisirent de se délivrer de leur enveloppe matérielle, et précipitèrent leur substance vitale dans les ténèbres de l’espace, car en ces temps ils étaient remplis de crainte.
Pour Elric, le concept d’espace ne signifiait pas grand-chose d’autre qu’une sorte de « dehors » mystérieux. Il décida d’accepter sans question ce que disait Sepiriz, qui continuait déjà :
— Et l’un d’eux est revenu.
— Pourquoi ?
— Pour entrer à n’importe quel prix, en possession de deux objets qui représentent un danger pour lui et ses pairs, même là où ils se trouvent en ce moment.
— Et ces deux choses…
— … ont sur Terre l’apparence de deux épées magiques gravées de runes, Mournblade et Stormbringer !
Elric toucha la lame de son épée.
— Cela ! Comment des Dieux pourraient-ils craindre cela ? Et l’autre est perdue, elle accompagna dans les limbes mon cousin Yyrkoon, que j’ai tué il y a bien des années.
— Mais nous avons été l’y chercher, c’était notre rôle. Elle est ici, à Nihrain. Les deux lames avaient été forgées pour vos ancêtres, qui s’en servirent pour repousser les Dieux Morts, forgées par des forgerons surhumains qui étaient également des ennemis de ces dieux, et qui furent des créatures de la Loi et non du Chaos. Mais débarrasser le monde des Dieux Morts n’était qu’une des raisons pour lesquelles ils les forgèrent !
— Et les autres raisons ?
— Vous les apprendrez en leur temps. Nos relations ne se termineront que lorsque le destin aura été entièrement accompli. Nous ne pouvons vous révéler ces raisons avant que le moment soit venu. Vous avez une destinée dangereuse, Elric, que je ne vous envie pas.
— Vous avez un message pour moi, dit une nouvelle fois Elric, avec insistance.
— Comme je vous l’ai dit, un des Dieux Morts est revenu sur Terre. Il a trouvé des acolytes, et ce sont eux qui ont enlevé votre femme Zarozinia.
Elric sentit le vertige l’envahir. Devrait-il se battre contre de telles puissances ?
— Pourquoi… ? parvint-il à dire.
— Darnizhaan sait que vous tenez à Zarozinia. Il désire l’échanger contre les deux épées. Notre rôle en cette affaire se limite à celui de messagers. À votre requête ou à celle de Dyvim Slorm, nous devons vous donner l’épée que nous possédons, car elle vous appartient de droit. Les conditions de Darnizhaan sont simples : donnez-lui les épées qui menacent son existence, ou il précipitera Zarozinia dans les limbes où elle connaîtra une mort éternelle et… déplaisante.
— Et si je le fais, que se passera-t-il ?
— Les Dieux Morts reviendront sur Terre. Seul le pouvoir des épées les en empêche.
— Et que signifierait pour la Terre leur retour ?
— Le mal y sévirait. Le Chaos plongerait la planète dans un enfer puant de terreur et de destruction. Vous en avez eu un avant-goût, et Darnizhaan n’est de retour que depuis peu de temps.
— La défaite de l’armée de Yishana par Sarosto et Jagreen Lern serait son œuvre ?
— Exactement. Darnizhaan en a fait ses jouets et compte se servir d’eux pour gagner le monde du Chaos.
— C’est un choix impossible, Sepiriz… Sans la lame, je survivrai sans doute grâce à des herbes et des drogues… mais si je m’en sépare pour retrouver Zarozinia, le Chaos se déchaînera sur le monde, et j’aurai un crime effroyable sur la conscience.
— C’est à vous de faire ce choix, à vous seul.
Elric délibéra un moment, mais aucune solution ne se présenta à son esprit.
— Apportez-moi l’autre épée, dit-il.
Un peu plus tard, Sepiriz revint, tenant une épée qui semblait peu différente de Stormbringer.
— Alors, Elric, la prophétie s’éclaire-t-elle ? lui demanda-t-il, tenant toujours Mournblade.
— Oui… voici la jumelle de celle que je porte. Quant à la fin, où devrons-nous aller ?
— Je vous le dirai dans un moment. Vous voyez maintenant que l’objet de la prophétie était de vous troubler délibérément, de vous stupéfier à tel point que, lorsque vous comprendriez enfin sa signification, vous seriez virtuellement incapable de toute action cohérente. Sepiriz continua avec un sourire : Bien que les Dieux Morts et les Puissances du Chaos sachent que nous possédons cette lame, ils ignorent qui nous servons. Comme je vous l’ai dit, le Destin est notre maître, et le Destin a tissé pour cette terre une destinée difficilement modifiable… mais qui néanmoins pourrait être altérée. Et nous sommes chargés de veiller à ce que le Destin ne soit pas trompé. Vous allez être soumis à une épreuve. De votre comportement, de la décision que vous prendrez, dépendra ce que nous vous dirons lors de votre retour à Nihrain.
— Vous désirez donc que je revienne ici ?
— Oui.
— Donnez-moi Mournblade.
Sepiriz tendit l’épée et Elric, une lame dans chaque main, semblait soupeser quelque chose entre elles.
Les deux lames gémirent comme si elles se reconnaissaient et leur force se transmit au corps d’Elric, qui devint comme du feu et de l’acier trempé.
— Je me souviens, maintenant que je les tiens toutes deux, que leur puissance est plus grande que je ne le pensais. Et, lorsqu’elles sont réunies, elles possèdent une qualité particulière, une qualité que je pourrai peut-être utiliser contre les Dieux Morts.
Il jeta à Sepiriz un regard perçant.
— Et maintenant, dites-moi où se trouve Darnizhaan.
— Dans le Val de Xanyaw, à Myyrrhn !
Elric tendit Mournblade à Dyvim Slorm, qui la prit avec répugnance.
— Quel sera votre choix ? demanda Sepiriz.
— Qui sait, qui sait ? répondit Elric avec une amère gaieté. Peut-être y a-t-il un moyen de vaincre ce Dieu Mort… Mais je vous dis ceci, Sepiriz : si j’en ai la possibilité, je lui ferai regretter d’être revenu sur Terre, car il a fait la seule chose qui puisse réellement me mettre en colère… Et la colère d’Elric de Melniboné peut détruire le monde !
Sepiriz leva les sourcils.
— Et les Dieux ? Elric, peut-elle détruire des Dieux ?